La chanson à succès en France dans l’entre-deux-guerres
Je précise : ceci n’est pas un article sur la musique en tant qu’art, mais en tant qu’objet historique, révélateur d’un contexte social et politique. Je parle de chanson à succès, et pas pas de chanson artistique (sans rentrer dans le débat qu'est-ce que l'art), c'est pourquoi je poste dans culture et sociétés plutôt que musique.
Un bref historique des techniques musicales La chanson à succès est pendant l’entre-deux-guerres le vecteur principal de la culture de masse. Pour en évaluer la portée, la SACEM (Société des Auteurs, Compositeurs et Éditeurs de Musique), créée en 1851, est chargée de contrôler le nombre de fois que sont jouées les œuvres musicales et de percevoir des droits d’auteur dessus. Ce besoin nouveau est lié à l’apparition de nouveaux supports de diffusion de musique. Il y a durant l’entre-deux-guerres 30 000 nouvelles chansons composées tous les ans, ce qui fait en moyenne une centaine par jour, c’est dire à quel point les nouveautés techniques influent sur la production musicale.
L’intérêt de la chanson à succès est qu’elle est populaire : on peut parler de culture populaire, même si ce sont les classes dirigeantes qui en maîtrisent la diffusion, par la direction des radios par exemple. Elle est une sorte de reflet de la réalité, en lien avec la réalité, mais elle n’est pas la réalité car elle n’est pas objective : en somme, elle représente surtout comment les gens à l’époque pensent leur société. Les chanteurs ont en effet leur propre système de valeurs. La chanson n’est pas engagée politiquement sauf exception, elle relève du divertissement.
Avant la production industrielle de la musique, la chanson populaire se diffusait par le biais des cafés concerts, nés peu avant la Révolution. On imprime les chansons sur un petit format, et les exploitants des cafés paient des chanteurs de rue. Ceux-ci chantent, et le public peut acheter les petits formats pour chanter avec le chanteur de rue. C’est sur ce principe que se constituent le casino de Paris, les folies bergères, le moulin rouge, le Ba-Ta-Clan... Ce sont un peu les Zéniths de l’époque.
En 1878, Edison invente le rouleau en cire qui permet une reproduction mécanique du son. En 1925, c’est l’arrivée du disque plat – le 78 tours – avec la chimie plastique et l’enregistrement électrice des sons – le microphone. Avant, les chansons s’apprenaient en public, mais après l’apparition de ces nouveaux instruments, il y a une relation individuelle à la chanson, car les individus ont leur disque chez eux. De plus, c’est l’époque de l’essor de la radio – la fameuse TSF (Télégraphie Sans Fil). En 1922, la radio d’État Radio Tour Eiffel est inaugurée, mais des stations privées existent aussi : Radiola arrive la même année, ce qui accentue la relation individuelle. En 1928, l’État se donne le monopole des ondes, qui durera jusqu’en 1988. En 1934 une loi est votée qui crée une redevance publique pour les radios d’État. Les années 1930 verront un nouveau mode de promotion de la chanson : le cinéma parlant, ou plutôt chantant. Si les chanteurs de rue existent toujours, ce sont de nouvelles tendances qui annoncent comment va se construire la chanson par la suite.
La place de la femme Ce sont souvent des hommes qui composent les chansons que chantent des femmes. La vision qu’a la femme de l’amour change progressivement. Ce n’est pas la chanson qui provoque cette évolution, mais elle amplifie ce qui se passe dans la société. Les femmes ne veulent plus entendre parler d’amour pareillement. Prenons en exemple
Mon homme, par Mistinguett (1920). C’est une relation de prostituée à proxénète (« il m’prend mes sous »), et en plus elle l’aime (« j’l’ai dans la peau »). C’est une relation d’infériorité (« je n’suis qu’une femme »), masochiste et violente (« la femme n’est faite que pour souffrir »). Mistinguett est une figure exceptionnelle, c’est une dame âgée entourée de jeunes amants.
Parlez-moi d’amour, par Lucienne Boyer (1930), montre une nouvelle génération, plus jeune. C’est une musique d’intérieur, douce et avec des beaux discours, qui contraste avec Mistinguett. C’est un véritable succès : c’est ce que les femmes écoutent toutes seules chez elles. En 1930 est créé spécialement pour elle le grand prix du disque. Rappelons encore que ces chansons ne montrent que des symptômes, sont des portraits de la société, mais n’expliquent rien en elles-mêmes.
Dans l’entre-deux-guerres, la condition féminine évolue peu. Il y a certes une augmentation des demoiselles des PTT, des institutrices, une diminution des domestiques, mais elles n’ont toujours pas le droit de vote. Cette évolution est liée à la guerre, qui a vu la séparation presque totale pendant quatre ans des hommes et des femmes. Il y a deux expériences de longue durée différentes : celle de la violence et celle de la peur. La guerre a marqué une coupure en deux mondes, ce qui peut expliquer le fait que c’est après 1918 que les publics masculins soient devenus friands des sports de masse et que la presse féminine se soit développée. Par exemple, le journal Marie-Claire est une presse de femme écrite par des femmes, ce qu’on appelle la « presse du cœur » avec condescendance. Les femmes qui n’ont pas droit à la vie publique valorisent la sphère privée et cherchent à tenir la violence à distance du foyer.
Du côté des chanteurs,
Marinella, par Tino Rossi (1937), a été un succès de disque qui a accompagné le succès du film du même nom. On dépasse le million d’exemplaires produits ! C’est l’histoire d’une femme qui tombe amoureuse de la voix d’un homme à la radio. Une fois de plus, c’est une musique douce, avec des violons, avec un discours tendre, de séduction... Certes, c’est du cliché, l’homme qui sait parler aux femmes, mais il n’y a pas de réduction à l’en-dessous de la ceinture. Aux antipodes de cette chanson,
Prosper yop la boum, par Maurice Chevalier (1935), peut se résumer à ce terme employé : les « gonzesses ». Maurice Chevalier a été un partenaire de Mistinguett. Il a commencé comme boy dans ses revues, a été un de ses amants, avant de prendre son propre essor. Les références de sa chanson sont directement marquées par l’idée de prostitution et proxénétisme (« Place Pigalle », « Barbès »). C’est une chanson argotique, à forts relents d’anti-intellectualisme (« pas besoin d’être bachelier »). La femme est le repos du guerrier (« il les envoie faire un petit stage dans une ville de garnison ») où il y a forcément des bordels, car c’est le lieu à l’époque de l’apprentissage de la sexualité des hommes – je pense notamment à de Gaulle qui a perdu son pucelage au bordel chez les artilleurs de Metz. C’est une relation asymétrique entre l’homme qui, durant leur service militaire, ont connu les bordels, et les femmes avec lesquelles ils se marient qui n’ont pas nécessairement la même expérience. Avec Maurice Chevalier, on est bien moins dans le raffiné, que ce soit sur le plan musical, avec les cuivres, ou du discours, chaque phrase étant à elle porteuse d’un machisme plus ou moins affirmé.
Le reflet de la vie sociale Il y a déjà des représentations à l’époque que la chanson tente de reproduire. Elle ne crée pas de figure, elle répond à une attente. Le mode de parler marseillais est déjà en vogue, si l’on pense à Fernandel, Pagnol...
Comme un mouchoir de poche, par Alibert (1935), reprend cette impression, avec l’accordéon sur le port. L’idéal dessiné ici est celui de la petite propriété où l’on est tranquille sans rien demander de plus, conformément à l’orientation radicale-socialiste. Cette chanson fait très carte postale.
Sombreros et mantilles par Rina Ketty (1938) renvoie la même impression, de vacances en Espagne. Ce n’est qu’un divertissement, et qui n’a plus aucun rapport avec la réalité. Ça parle de tourisme, d’exotisme espagnol et andalousien, alors qu’on est en pleine guerre civile d’Espagne. Beaucoup de Français savent qu’il y a une guerre, mais ils pensent à autre chose.
Où sont tous mes amants par Fréhel (1937) est une autre chanson fondée sur la caricature. C’est l’autre côté de Mistinguett, cette fois-ci du côté de la vieillesse, avec la voix vibrante, où la femme ne sert plus aux hommes. La relation de proxénète à prostituée est un modèle.
Daniel Pinoche, par Georgius (1937), est un chanteur d’actualité sociale et politique. Le bord politique est proche des ligues d’extrême droite, raciste, antisémite, machiste. Cette chanson-là montre une exposition avec la même voix vulgaire que Maurice Chevalier. C’est un style qui plaît, anti-intellectualiste (« ce n’est pas toujours spirituel mais ça part d’un bon naturel »), qui fait gros gag. Dans un tout autre registre,
Y a d’la joie, par Charles Trenet (1937), premier auteur-compositeur-interprète, est dans le style esthétique et artistique de l’époque. Il est influencé par les surréalistes et le jazz. Cette chanson a été reprise aussi par Maurice Chevalier mais de façon plus lourdingue.
La chanson pendant la « drôle de guerre » Dans ce contexte, le pouvoir exerce une mainmise sur les médias, et pas seulement dans les régimes fascistes. C’est le cas dans la France de Daladier du début de la guerre. En Juillet 1939, la radio est sous contrôle direct de Matignon, et ce statut est imposé à toutes les stations de radio, privées comme publiques. C’est Jean Giraudoux, le dramaturge, qui est nommé pour la propagande. De plus, les dirigeants pensent cette guerre comme la précédente : ils pensent employer la propagande pour remonter le moral des Français.
Dans
Il travaille du pinceau, par Georgius (1939), le peintre Hitler est représenté comme un fou dangereux mais jamais comme un nazi. En le ridiculisant, il est rendu moins dangereux. C’est le drame de la propagande : à ridiculiser l’adversaire, on le sous-estime. La situation est plus difficile quand on le rencontre dans la réalité. Plus connu, Ray Vantura et ses Collégiens, un groupe de jeunes jazzistes, a interprété en 1940
On ira pendre notre linge sur la Ligne Siegfried (ils sont également à l’origine de la chanson
Tout va bien madame la marquise). C’est un air entraînant, avec un début en musique militaire, qui donne envie à la guerre, la ligne Siegfried étant l’équivalent de la ligne Maginot des Allemands. Ici encore, ce n’est pas une vision réaliste de l’adversaire. La deuxième moitié est chantée en Anglais pour célébrer l’entente et exporter la chanson outre-Manche. La guerre est vue comme une grosse partie de rigolade, comme dans les films comiques de Fernandel qui se passent au service militaire.
Mais une des meilleures chansons de l’époque à mes yeux est
D’excellents Français (1939) par Maurice Chevalier. Il associe la hiérarchie militaire, sociale, les opinions politiques et les maladies mais dans un cadre d’union sacrée. Retenons cette phrase : « La guerre c’est comme la bicyclette, ça s’oublie pas ». C’est une chanson qui a énormément de succès (je l’ai faite écouter à mon grand-oncle qui s’en rappelait très bien). Mais cette union sacrée est un peu particulière : les ouvriers ne sont pas représentés, les paysans non plus, le Parti Communiste Français non plus. Les gens du peuples du peuple sont idiots (« le 2e classe au PMU ») et fainéants (« le 2e classe avait des cors aux pieds »). Bref, chaque phrase de cette chanson est porteuse de sens dans le contexte.
Ils ne la gagneront pas, par Georges Till, un chanteur d’opéra, montre jusqu’où la violence peut aller dans le discours de l’époque. C’est un virilisme qui ment à la société et qui ravive un bellicisme qui mènera où l’on sait.
Cet échantillon de chansons est, une fois de plus, non choisi sur leur valeur artistique, mais sur les détails que l’on peut en tirer pour dessiner les contours de la société française telle qu’elle se perçoit à cette époque. En fouillant un peu sur internet, vous pourrez trouver facilement d’autres chansons des interprètes mentionnés ici, voire d’autres interprètes tout court.
Mes sources sont : mes cours d’histoire et des lectures à côté (et d’autres chansons écoutées). Je sais c'est vague, mais j'aime rester vague pour mieux mystifier ! En espérant quand même que vous avez trouvé cet article intéressant.
EDIT : LA SEMAINE PROCHAINE :
http://www.deezer.com/listen-2149425