EMILIE A SEIZE ANS. Plante le paysage : des cheveux longs bouclés, noblesse auburn foutue de tâche de rousseur. Un genre néo-classique style Canova, ça veut dire le teint blanchâtre du marbre à l'apparence douce avec le désir d'y toucher, juste pour voir une fois, sentir le truc. De loin c'est la fille tranquille et bien en place, mange des céréales [roses] au matin, roule à vélo jusqu'à l'école en habit court couleur pétante [vert pomme]. Au cinéma ce serait une séquence cul-cul : un plan poitrine avec travelling latéral, légère plongée, Émilie à vélo sur un ciel sur-bleu qu'elle regarde, puis panoramique arrière continu, laisse entrevoir le quartier résidentiel qu'elle dévale de long en large, des bonjours aux voisins foutant on ne sait quoi dans leur jardin ultra vert et fleuri de fausses herbes, plantes, arbres en plastique, tout illuminé de soleil heureux, ... Mais le visage est trop rusé pour ça, impossible d'y croire. Par exemple, elle dit et répète sans arrêt « je suis pas née typique » puis fait suivre les mots d'un mimodrame flanqué eau froide, feint un sourire, ondule les yeux — chaleur — pénètre l'âme comme enchantée... Et au final on opine : c'est vrai, cette fille n'a rien de typique, on ne peut pas y croire au personnage fille de quartier. Ensuite : se croit suave comme elle se croit plus-que-désirable, puisque des mecs, pas nécessairement nombreux, lui galopent après entre les cours ou à la sortie des cours, alors, se sent regardée de partout, mais ne s'en plaint jamais. Ses copines lui tripotent les fesses, ne s'en plaint pas non plus, elles doivent être jalouses parce que son milkshake rameute tout les mecs chez elle, et ils sont là à dire : il est meilleur que les autres ; certain : il est bien meilleur que tout les autres. Souvent au téléphone à parler de garçons à des copines, de garces à des copains, et flirter par coup de fil certaines nuits, parfois sur internet se montrer à poil à des anonymes ou non, qui demandent telle chose ou telle position, s'applique car cela lui plaît de se masquer la tête et pas le reste, c.-à-d. cacher le moins privé/montrer le plus intime. Sortir chaque weekend, ne pas boire d'alcool, demander à maman taxi de venir la chercher vers minuit et demi. En réponse, ne respect pas tellement ses parents, un père toujours absent, lit les magazines « Psychology » de sa mère, ne croit pas en la psychanalyse, même si elle ne sait pas trop en quoi cela consiste, néanmoins prie et remercie Dieu de temps en temps quand elle en sent le besoin, mais ne s'y intéresse pas plus. N'a lu qu'un évangile. N'aime pas ouvrir la porte au témoin de Jéhovah, pense que Jésus devait être un homme craquant pour quiconque et que les Beatles sont plus populaires. Prend l'air hébété quand elle réfléchit, rigole pour un rien, hurle sur maman à propos de son frère pour... (on ne savait pas pourquoi). Aime se pâmer avec un sac de marque coincé entre son bras plié dès qu'elle sort de chez elle, surtout en ville. Parle comme si ça la fatiguait de s'exprimer, dans une conversation ne regarde jamais son interlocuteur, prend beaucoup de temps à finir ses phrases, sûrement qu'elle aime élonger l'attention qu'on lui décerne. D'ailleurs, se mate à poil dans sa salle de bain pendant plusieurs minutes avant de prendre sa douche, tâte les zones érogènes de son corps : derrière-seins-lèvres-chatte et finit occasionnellement par se masturber devant son miroir en se répétant de l'intérieur qu'elle est une cochonne (elle n'ose pas se dire grosse). Obsédée par l'eau : rêve tout bas de se faire pénétrer par un homme-glaçon. Adore mater les surfeurs à la plage, ils sont en paix avec la mer : en dit que c'est l'extra-symbiose, le dit aussi quand tout va bien dans sa vie. Au collège, tout le monde pense qu’Émilie est bonne à baiser (dans l'idée d'un projet infini, pensé avec de grands et gros mots sans effort, parce qu'adolescent on se projette dans l'avenir non pas dans le maintenant, on préfère croire à ce qui ne se réalise jamais) et elle se sait bonne à baiser, bien qu'elle soit encore pucelle. Émilie porte des mini-shorts, puisque les mini-shorts sont à la mode cet été, elle est heureuse quand les gamins de l'école regardent ses cuisses nues, leur yeux se cadrent en un plan séquence vertical de ses pieds à son cul presque nu, sauvé par un bout de jeans, cet été elle ne jure que par le mini-short. Par contre ne participe jamais aux cours de piscine, elle a des règles incontrôlables, le prof y croit. Elle est riche, elle aime l'argent, reconstitue l'histoire Inca dans sa tête et se prend pour une acllahuasi, une des vierges cloîtrées dans un temple pour un roi, très typé conte de fée avec princesse. Elles étaient bourrées d'argent ; c'est pour cela qu'elle aime l'argent. Ne porte que de l'argent, deux colliers en argent, une bague en alliage or gris, un pendentif à la cheville en sterling. Tend à confondre argent et argent, de quel argent parle-t-on ? Soit elle chante : l'argent, casse-toi, choppe un bon boulot avec une bonne paie et t'es okay = nouvelle bagnole, caviar, rêve éveillé quatre étoiles, j'pense à m'acheter une équipe de foot. Soit : les meilleurs choses dans la vie sont gratuites, mais tu peux les garder pour les oiseaux et les abeilles, maintenant donne-moi de l'argent, c'est ce que je veux.